A chloé
LE TROU MORTEL
Au bas du champ de terre labouré : le trou mortel, en réalité le trou Martel, du nom d'un lointain propriétaire sans doute. Tel, il figure au cadastre et quelques adultes l'appelle encore ainsi. Mais pour tous les enfants, il est le trou mortel. Ils en font le tour avec circonspection et jamais ne s'y aventure. Une anomalie de la nature cette profonde dépression au milieu de la plaine.
Ce jour là, la bande "des petits durs" a décidé d'y descendre. Je les accompagne, seule fille au milieu des garçons. Pour dévaler ce fut facile, nous nous sommes laissés glisser sur le cul, maintenant nous remontons en nous accrochant à ces herbes solides mais coupantes qui nous entaillent les doigts. Tandis que certains peinaient encore à moitié pente, je suis arrivée dans les premiers, pas la première, mais surtout pas à la queue, la fille qu'on traîne, jamais ! Je ne suis pas comme Colette, ma jeune sœur, elle aussi toujours en vadrouille avec les gars, taillée à coups de serpe, on ne la distingue d'eux que par sa crinière blonde. Ils la traitent en copain à part entière. Moi, je suis féminine jusqu'au bout des ongles et cette fille qui ne les dépasse pas mais les égale, les épate. Ils éprouvent des sentiments confus à mon égard. J'ai mes préférés : le plus hardi, le plus fort, le plus tendre, le plus gentil, mais tous un jour ou l'autre, lorsque le hasard nous a laissé seuls un moment, m'ont parlé de cette voix douce et grave qu'ont les jeunes garçons émus...
Le groupe de tête est reparti par le chemin qui conduit à la "mare à Dacheville" et petit à petit les autres ont rejoint. C'est en arrivant au cimetière que nous nous sommes aperçus que Davoli manquait.
- Il est peut-être passé par les couronnes, a suggéré Zato.
- Il faut s'en assurer, retournons, ai-je supplié.
Comme toujours c’est Claudet qui a pris la tête des opérations.
- Toi et toi, vous remontez vers les écoles, la rue de la Faisanderie et vous nous rejoignez au trou, nous nous irons directement.
Lorsque nous sommes arrivés nous nous sommes penchés anxieux, on voyait mal le fond avec ces ronces et ces éboulis de pierres.
- Il faut descendre, ai-je murmuré.
Le soleil déjà décline et nous ne pourrons être remontés avant la nuit, tous y pensent. Le trou mortel, le trou maléfique, y descendre à cette heure !
Nous avons appelé plusieurs fois.
- Marc, Marc...
- Davoli, Davoli. ..
- Allez "Davolitige" fait pas le con ! Il a dû se planquer.
C'est Zato qui a parlé. Pourtant ils sont cousins mais descendre là-dedans maintenant ne lui dit rien qui vaille. Le plus sage, sans doute, aurait été d'aller
chercher du secours, mais chacun sent peser sur lui la malédiction du trou interdit. Quand ceux qui étaient passés par les Couronnes sont arrivés Claudet a dit :
- Bon j'y vais.
- Moi aussi, ai-je ajouté.
Sans un mot Didi s'est joint à nous, comment ne pas me suivre... Les autres sont restés en haut à épier. Dans l'ombre nous sommes redescendus plus prudemment. Nous n'avons rien vu, rien trouvé... Nous sommes remontés lentement la peur au ventre.
- Alors ?
- Rien.
- J'vous l'disais, ce con, il a dû se planquer et rentrer. Il doit être chez lui bien tranquille à c't' heure, a insisté Zato.
Alors nous sommes partis l'inquiétude au coeur. J'ai mal dormi et le lendemain pour une fois je n'étais pas en retard à l'école, mais Davoli si... À neuf heures il n'était toujours pas là. À la récréation de dix heures j'ai vu les copains réunis discuter dans leur cour, je les ai observés espérant un signe. La classe est sage, d'une sagesse inhabituelle qui devrait donner l'alerte au maître. Mais rien ne se passe et à la sortie nous nous consultons. Son petit frère n'ont plus n'est pas là, par lui nous aurions eu des nouvelles. Personne n'ose se présenter chez ses gens, là depuis peu.
- Toi, Zato c'est ton cousin.
- Oh! Un vague cousin, j'connais même pas son père.
Nous n'arriverons pas à décider ce grand timide. Plus raisonnable que les autres Didi a laissé tomber :
- Écoutez, s'il n'était pas rentrer chez lui on le saurait, ses parents serait venus en parler à l'école.
Ce n'est pas sûr, ils sont drôles ces maigrichons souffreteux. Comme il était encore absent le lendemain matin, Claudet a pris son courage à deux mains.
- M'sieur pourquoi il est pas là Davoli ?
- Il s'est fait une entorse.
Aussitôt grand brouhaha, les sourires reviennent, derrière les mains protectrices des rires fusent. Le maître d'un coup sec a claqué le bureau de sa règle.
- Je ne vois pas ce qu'il y a de plaisant dans le fait que votre camarade se soit blessé.
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